Feuilleton : Les premières émigrations drômoise en Algérie (04)

Émigration religieuse drômoise en Algérie, terre d’Islam

Dans l’examen des registres de passeports puis d’émigration pour l’Algérie, une place particulière doit être faite aux religieux. Prêtres, sœurs, moines ont accompagné la conquête et parmi eux des religieux installés dans la Drôme.

Voici l’exemple des trinitaires de Valence et les trappistes d’Aiguebelle.

Les trinitaires de Valence

En juillet 1856, quatre sœurs Trinitaires de Valence âgées de 26 à 39 ans, vont s’installer à Oran, plus tard en 1857, à nouveau trois autres religieuses Valentinoises les rejoindrons. En février 1859, une sœur Trinitaire part de Valence pour Oran avec cinq religieuses du même ordre. Les départs se font en groupe de quatre à cinq sœurs le plus souvent ; la plus âgée bénéficiant du passeport pour le groupe.

En septembre 1861, la supérieure de l’ordre des Trinitaires, âgée de 42 ans, obtient un passeport ; elle est accompagnée de six sœurs émargeant sur le même passeport. Quelques jours plus tard, le 8 octobre, une Trinitaire accompagnée de treize autres se font délivrer un passeport. Le 21 octobre, huit sœurs obtiennent aussi leur passeport.

L’émigration religieuse apparaît donc active dans la première moitié du Second Empire. En fait, elle remonte au début des années 1840. A peine plus de dix après, la conquête de l’Algérie, des moines et des sœurs ont entrepris de s’installer sur l’autre rive de la Méditerranée. Un rapport de 1848 du ministère de la Guerre sur la congrégation religieuse en Algérie2 signale que depuis 1842, 18 religieuses, des sœurs Trinitaires de Valence vivant en une seule maison, tiennent une école gratuite, un asile

La trappe de Staouëli ( région d’Alger)00

et donnent des secours à domicile. A cette date, cette communauté est seulement tolérée, seule la communauté de St Joseph du Mans étant autorisée.

 

Le tableau de la situation des établissements français dans l’Algérie de 1854-18553 signale lui la présence de sœurs Trinitaires à Oran, Mostaganem, Tlemcen, Mascara, etc. Avec les filles de la Charité, les sœurs de la doctrine chrétienne et les religieux du Bon-Pasteur, les Trinitaires originaires de Valence, paraissent constituer l’ordre féminin le plus implanté en Algérie4.

Entre 1820 et 1850, les Trinitaires représentent donc un ordre en pleine expansion qui met en place des communautés, un noviciat, des écoles, des hôpitaux, orphelinats et autres œuvres dans tout le Sud-Est de la France. L’option missionnaire est ouverte à l’occasion de la conquête de l’Algérie. C’est ainsi quatre sœurs Valentinoises s’embarquent dés 1840 pour Oran. Les débuts sont rudes : pauvreté, inconfort … mais aussi épidémies. Le choléra qui s’abat sur l’Oranie en 1849 donne l’occasion aux sœurs d’exercer leur vocation de soignantes dans la religion. Progressivement, la congrégation s’installe solidement en Algérie développant ses œuvres (écoles, dispensaires, hôpitaux) et faisant appel à un flux de religieuses comme le révèle le registre des passeports de la Préfecture de la Drôme.

Pour B. Delpal « le parcours des fondations d’Aiguebelle, opérées entre 1843 et 1863, commence à Staouëli, grande utopie chrétienne en terre d’Islam »5. C’est en effet en 1843 qu’un groupe de trappistes, originaires en grande majorité d’Aiguebelle dans la Drôme, est conduit par François Régis pour établir la Trappe de Notre-Dame de Staouëli en Algérie ou Trappe d’Afrique. Jusqu’en 1904, date du départ des religieux pour l’Italie et de la vente de leur propriété, Staouëli constitue une vitrine chrétienne de l’Occident en Algérie. C’est à un député en mission en Algérie en 1841, de Corcelle, que revient la suggestion de faire contribuer des moines à la colonisation. Son rapport remis au ministère de la Guerre, le maréchal Soult propose d’associer au sabre et à la charrue, la croix. De Corcelle, libéral catholique, connaît bien la grande Trappe et apprécie son supérieur qui négocie ensuite avec l’Etat6 (et tout particulièrement le ministère de la Guerre) les conditions d’implantation des moines d’Aiguebelle. Le 20 août 1843, le Père François Régis prend possession de 1 020 hectares d’un sol aride couvert d’épineux et de palmiers nains à Staouëli à l’ouest de la grande rade d’Alger dans la Mitidja.

La « pacification » de l’Algérie est alors loin d’être terminée et la terre d’implantation des moines drômois est de conquête récente. Le premier monastère, bâti en bois avec le concours d’un détachement de sapeurs du génie et de condamnés militaires, permet d’accueillir les premiers religieux pionniers conduits d’Aiguebelle dès septembre 1843.

Les envois échelonnés de moines vont conforter la colonie trappiste longtemps isolée de la société environnante et parfois découragée par des conditions sanitaires très difficiles, la maladie, l’insalubrité et la dureté du climat. L’essoufflement du recrutement se fait sentir au milieu du Second Empire avant de retrouver un dynamisme. En 1879, la communauté qui atteint son apogée numérique rassemble 119 personnes, Aiguebelle ayant été le premier centre de recrutement de ces trappistes d’Algérie.

Avec l’aide constante de l’armée et des autorités de colonisation, Staouëli, tout à la fois monastère, grand domaine (avec 560 ha de vigne, de blé, de géraniums cultivés en 1863), ferme modèle (qui teste la garance, le mûrier, le ver à soie …), apparaît comme une vitrine de l’Occident périodiquement inspectée et visitée (en particulier par Napoléon III guidé par Mac-Mahon en mai 1865)7.

Plaine de la Mitidja

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Des moines drômois à Staouëli au cœur de la Mitidja

L’utopie n’est pas absente des projets d’implantation de communautés militaires, civiles et religieuses en

La mosquée d’Alger vers 1830

Algérie. Ces conquérants rêvent d’une union mystique entre l’Orient et l’Occident, convaincus de la nécessité de conquérir l’univers inculte par l’épée, par la charrue, par l’humanité (pour les utopistes socialistes) ou par la foi (pour les communautés religieuses).

 

Les Fourniéristes créent ainsi St Denis du Sig commune située à 50 km d’Oran, une union agricole d’Afrique qui prétend démolir et refaire la vieille société tandis que des nobles légitimistes créent de grands domaines. Certains de ces projets à connotations religieuses ou politiques ont quelques échos dans la Drôme. En 1861 par exemple, la préfecture de la Drôme est informée du projet de création d’une colonie protestante en Algérie sur le territoire des Trembles8.

Philippe Bouchardeau, historien ,  Après Les émigrations drômoises en Algérie au milieu du XIXe siècle, Revue drômoise, Les Drômois et l’Algérie 1830-1962, N° 503, 

 

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